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  • : Ce qui n'est pas dit n'est pas su ! Forte de cette maxime qu'aime à me répéter un ami très cher, je vais dire ici ce qui me passe par la tête, ce qui me fait sourire, chanter, rêver, réfléchir... Pourquoi faire ? Je ne sais pas. Faut-il vraiment savoir pourquoi on fait les choses quand on les sent avec le coeur...
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  • : 10/01/2011
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Cadeau de Virginie

 

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«Venez jusqu’au bord. 

Nous ne pouvons pas, nous avons peur. 

Venez jusqu’au bord. 

Nous ne pouvons pas, nous allons tomber. 

Venez jusqu’au bord. 

Et ils y sont allés. 

Et il les a poussés. 

Et ils se sont envolés.»

 

Guillaume Apolinaire

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La force du rêve

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J’ai toujours eu un a priori sur les comptables, comme sur les banquiers, les avocats, tous ces « trucs » là. J’étais persuadée qu’ils étaient tous un peu limités, pas très poétiques, ni créatifs, ni fantaisistes. Persuadée finalement que l’habit fait le moine, je pensais que le métier faisait le caractère, l’âme.

J’ai changé d’avis !

Barbara est ma meilleure amie… J’écris ça et en même temps je me demande ce que ça veut dire. J’ai tellement de belles amies aujourd’hui, que j’ai une peu de réticence à en figer une en tant que « meilleure ». Disons donc que c’est l’amie que je connais depuis 15 ans, qui m’a vu passer par toutes les étapes, les humeurs, les états, et qui a toujours été là ! Mais vraiment là. Je peux lui parler d’un bouton sur mon nez qui me contrarie, ou de mon cœur brisé par amour, de mes exaspérations de mère et mes enthousiasmes de jeune fille, elle est toujours là, dans la même écoute profonde, intime, et positive. Bon, je l’aime, c’est tout.

Donc Barbara est … mon amie, et elle m’a donné un jour une énorme leçon d’énergie, de créativité et de vie. C’est cette histoire que je voudrais raconter. 

Elle et son mari Nasser habitent dans un petit village du Vexin, ont trois adorables enfants, et travaillaient à l’époque l’une comme comptable, l’autre comme éducateur spécialisé. Mais les soirées au fin fond du Vexin, on s’ennuie sans doute. Parce qu’un hiver, d’idées jetées comme ça sur la table entre deux verres de vin, ou les pieds en éventail devant la cheminée, en idées de plus en plus grandes et colorées, a germé un projet fou : créer un festival dédié aux enfants sur le thème de l’art, à Hénonville ! Hénonville, 799 habitants, tout petit village assez charmant mais carrément petit ! La première fois que j’en ai entendu parler, j’ai répondu : « Ah ouais, c’est chouette. Tu me passes le sel ? »… Et puis Barbara a commencé à me parler des animaux en papier mâché grandeur nature qu’ils voulaient faire réaliser par les enfants des écoles, pour créer toute une jungle. Puis des groupes de musique qu’ils voulaient inviter, dont mon atelier de salsa, 15 musiciens, piano, percussions, cuivres… Puis Nasser m’a parlé, en me passant le plat de spaghettis, d’un conte (il écrit des contes…) qu’il aurait bien aimé donner et mettre en scène avec une flûte et une danseuse – « tiens, ton amie Géraldine, ce serait chouette si elle dansait sur cette histoire ! ... et puis, tiens, si elle donnait un atelier de yoga aux enfants, ce serait pas mal ça ! » Les idées fusaient dans tous les sens – un atelier percussion, un autre de gravure, un autre de poterie, un spectacle de conte dansé avec la compagnie Simaka, compagnie de Kacem, le frère de Nasser… Bon et puis, il faudrait faire une buvette et faire à manger… « Ben on n’a qu’a faire un couscous ! »

Hola, hola, les amis, du calme ! C’est du délire. Non, non, c’est cool me répondit-on. Et là, j’ai commencé à me dire que mes amis étaient fous, mais d’une vraiment belle folie, folie douce, folie joyeuse et généreuse. Parce que, bien sûr, il n’était pas question de faire payer les gens. Quant au conseil municipal, pas chaud du tout pour se lancer dans un projet pareil. Comment, alors, financer tout ça, la scène, immense, la sono et l’ingénieur du son, que voulait louer Nasser, parce qu’il n’était « pas question de faire venir des groupes gratuitement et de leur fournir une sono pourrie », le matériel pour confectionner les animaux, les stands, les ingrédients pour le couscous… et j’en passe.

Et là, le miracle a commencé à se produire ! Papoti papota, le bruit a commencé à se répandre dans les ruelles du village, à s’envoler vers les foyers des amis et de la famille à travers la France, en Angleterre, en Belgique... Un frémissement, le début de quelque chose, un rêve en marche. Une petite lueur enfantine s’est allumée dans l’œil de chacune des personnes qui croisaient Barbara et Nasser.

Un matin, Barbara sort ses poubelles dans la rue, le cheveu en bataille, le pyjama rentré dans les bottes, l’œil encore embué de sommeil. Et elle croise un voisin. Papoti papota. Ils parlent du « festival ». « Le problème, c’est qu’il faut une affiche, dit Barbara, pour annoncer le festival dans tous le département. Mais je ne sais pas très bien comment faire. – Je suis graphiste, répond le voisin. Si tu veux, je te fais un projet, tu me donnes tes idées et je vois ce que je peux faire. – Ben il faudrait des animaux, de la musique, une ambiance de fête… Quelque chose de joli quoi ! » Trois jours plus tard, l’affiche était là. Rien à voir avec les affiches habituelles de la kermesse du coin ou de la fête du cochon. Un affiche digne d’Avignon, d’Arles ou du Festival de Marciac. Un bijou. 

 

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Un autre matin, ou un soir, sur le pas de la porte, en rentrant les poubelles peut-être, une autre voisine : « Et si on faisait des crêpes ? Moi je t’en fais 200 en un clin d’œil si tu veux. »

L’idée fit son chemin, la municipalité, un peu estomaquée de la qualité du projet et sans doute influencée par l’enthousiasme germant dans tous les coins, donna son accord pour la tenue du festival et pour mettre le parc du château à disposition.

De leur côté, les enfants des écoles n’avançaient pas très vite avec les animaux. Alors Barbara, ni une ni deux, s’est mise à accoucher de girafes, de singes, de lions, de zèbres, jusqu’à donner vie à un magnifique éléphant des savanes, avec ses petites mains qui ne savaient a priori que tapoter sur une calculette.  

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Trois jours avant le jour J, j’ai quand même senti qu’il y avait du « nervous breakdown » dans l’air. Alors j’ai pris mon petit baluchon pour Hénonville. Pour me retrouver dans le garage à 2h du matin coincée sous un éléphant à coller du papier journal sur un édifice de palettes, de carton et de grillage, le tout sous une pluie battante. Une pluie de déluge… on aurait dû se douter qu’il y avait une idée d’Arche de Noé à creuser. Petite précision : le festival était prévu en plein air !

 

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Le lendemain, arrivée en fanfare de tutti la familia. La mère de Nasser, l’oncle, les sœurs et frères, neveux et nièces, copains copines… Et, toujours sous la pluie, nous voilà partis à éplucher des kilos et des kilos de courgettes. Et dans le garage, entre l’éléphant et les outils, la mère de Nasser et l’oncle qui brassaient à tour de bras la semoule du couscous dans des torchons immaculés et immenses. Les enfants qui couraient, les sœurs qui riaient, les légumes qui mijotaient dans de grandes marmites sur des réchauds à gaz… et la pluie qui tombait. On n’avait plus que notre foi en ce joli projet pour nous faire croire en des lendemains qui chantent.

Alors, bon ! On peut le voire comme on veut, mais moi je pense qu’il y a un certain ordre des choses dans l’univers, un réseau de petites particules lumineuses d’amour et de joie qui, quand elles sont très nombreuses et se condensent à un endroit en tourbillonnant très fort, influencent la météo. En tout cas, ce jour-là, c’est sous un ciel merveilleusement bleu et un soleil éclatant que nous nous sommes réveillés. Et ce fut le début d’un jour inoubliable.

La maison de Barbara et Nasser bruissait depuis l’aube comme une ruche. Il y avait bien sûr un milliard de petits détails à régler, dont une énorme banderole où la miss avait décidé de coller les noms de toutes les entreprises et collectivités ayant collaboré gracieusement au projet. Mais comme il fallait qu’elle aille acheter des merguez qui manquaient ou d’autres courgettes, je ne sais plus, on s’y est collé avec Marie. Puis quelqu’un est arrivé avec une petite camionnette, et on a chargé les marmites de couscous, sans en renverser une goutte ni un grain. Puis il a fallu transporter l’éléphant dans la cour du château. Les mamies de la rue Talon ont dû se croire proches de l’hospice en voyant passer le noble animal sous leur fenêtre. On n’avait pas eu le temps de le peindre, le papier mâché ayant eu du mal à sécher sous toute cette pluie. Qu’importe, Barbara immédiatement transforma ce contretemps en nouvel atelier à proposer aux enfants.

 

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Et tout s’emballa. Les enfants arrivaient de toute part avec leur famille, les ateliers se montaient à droite et à gauche, le premier conte démarra. A ce point de l’histoire, il est dommage qu’il n’y ait que ma voix. Il faudrait pouvoir entendre toutes les voix de toutes les personnes présentes, car chacune a vécu une histoire différente. Il faudrait connaître l’histoire de la mère de Nasser derrière ses marmites de couscous, de Marie qui a servi des crêpes et des boissons toute la journée, de Kacem et des autres comédiens, de Nasser qui courait dans tous les sens – mais là je crois qu’il ne se souvient pas de tout, c’est impossible –, de Géraldine que les enfants poursuivaient après le premier atelier de yoga pour qu’elle en refasse un autre… 

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Ce dont je me souviens, moi, c’est d’avoir vécu cette journée comme portée par un nuage, m’allongeant parfois dans l’herbe pour regarder un conte avec les enfants, parfois moi-même jouant le conte à la flûte en totale improvisation avec Géraldine et Nasser, qui sous ses habits de vieux magicien emmenait les enfants vers d’autres mondes. Parfois je regardais juste cette immense jardin de jeux, me rassasiant de tous ces sourires, parfois je prenais ma flûte et sans l’ombre d’un doute ou d’une question j’allais jouer sur la scène avec Live and Full Power.

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C’est ce jour-là que j’ai goutté pour la première fois au bonheur de jouer sans réfléchir, juste à l’écoute du moment présent. Entre un conte et un concert, je croise une dame plantée dans l’herbe, l’air un peu affolé. Elle me dit : «  C’est pas possible, je dois rentrer pour faire manger les enfants, mais c’est pas possible, on est trop bien ici ! »

A ce moment précis, j’ai réalisé que le pari était gagné ! Que toute cette accumulation d’idées folles, de réponses inattendues, de participations spontanées, d’entre aide et surtout de foi, du genre de celle qui déplace les montagnes, avait donné naissance à un moment exeptionnel de partage ; de joie, d’émerveillement. Je crois qu’on baignait tous à ce moment-là dans un grand bain d’amour ! Non, non, je n’avais pas fumé la moquette. C’était vraiment perceptible dans l’air. J’ai remarqué en particulier que quand Nasser avait une idée, une pensée, une inspiration, personne ne se posait la question de savoir si c’était réalisable. Et souvent Barbara trouvait la solution à l’impossible. Ou alors, Nasser. Dans l’après-midi par exemple, j’attendais anxieusement les musiciens de mon groupe de salsa, sachant d’expérience qu’ils avaient une fâcheuse tendance à se perdre ou arriver en retard. Coup de téléphone de Maurice, le chef d’orchestre : « Ouais Béné, ça roule ou bien ? Bon, on est encore à Paris mais on arrive. Dis donc, j’ai juste un petit problème, on n’a pas de piano. Tu peux en trouver un ? » Gloups !! A savoir qu’un orchestre de salsa sans piano, c’est comme un couscous sans la semoule! Bon, me dis-je, pas de panique. Je fini par attraper Nasser qui court à droite et à gauche pour lui exposer mon problème. « Pas de souci, Béné, je te trouve ça ». Et curieusement, je l’ai cru. J’ai su qu’il me trouverait un piano dans son chapeau de magicien. Et c’est ce qu’il a fait.          

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La journée s’est poursuivie, entrecoupée de contes par ci, de concerts par là – un groupe de rock du coin, des percussionnistes, les Live and Full Power, une contrebasse et un poète, un gospel – d’ateliers, de pauses à la buvette ou au couscous, jusqu’au concert final de l’orchestre de salsa. Tout avait pris du retard, la nuit était tombée, les projecteurs se sont allumés, les gens sont restés, les gens ont dansé, la police n’est pas venue… Un miracle de plus.

A la fin de cette journée de folie, épuisée et heureuse, je regardais les hommes s’activer pour défaire les barnums et tout ranger, en mangeant une dernière merguez avec une dernière bière, tout en me demandant si je n’avais pas rêvé.

Si, en fait. J’étais entrée dans ce rêve que Barbara et Nasser avaient, par la force de leur conviction et de leur énergie, rendu possible. J’avais été attirée par la lumière, et je m’étais laissé emmener, comme tous les gens présents – amis, famille, voisins, directeurs de supermarchés, membres de la municipalité – dans un voyage au pays des merveilles.

Depuis ce jour, je me dis que tout est possible quand on croit suffisamment fort à ses rêves, que cette force est là, ici, maintenant, partout, en chacun de nous. La force du rêve.

 

© Charly


 
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